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L’attrape-malheur ; entre la meule et les couteaux – Fabrice HADJADJ
9 novembre 2020

Histoires de la nuit

Laurent Mauvignier
- Minuit- 2020




Ce texte est sidérant de maîtrise, empli d'une tension qui ne faiblit que pour mieux nous reprendre, MONUMENTAL !
"La première phrase:
« Elle le regarde par la fenêtre et ce qu’elle voit sur le parking, malgré la réverbération du soleil qui l’aveugle et l’empêche de le voir comme elle aimerait, lui, debout, adossé à ce vieux Kangoo qu’il faudra bien qu’il se décide à changer un de ces jours - comme si à l’observer elle allait pouvoir deviner ce qu’il pense, quand il se contente peut-être seulement d’attendre qu’elle sorte de cette gendarmerie où il vient de l’emmener pour la combien de fois déjà, deux ou trois en quinze jours, elle ne sait plus -, ce qu’elle voit, donc, alors qu’elle est un peu surélevée par rapport au parking qui semble légèrement incliné après le bosquet, debout près des chaises de la salle d’attente, entre une plante rachitique et un pilier de béton peint en jaune sur lequel elle pourrait lire des appels à témoins si elle prenait le temps de s’y intéresser, c’est, comme elle la domine légèrement, la surplombant et de ce fait l’observant déformée, un peu plus tassée qu’elle ne l’est réellement, la silhouette compacte mais grande, solide, de cet homme dont elle se dit maintenant qu’elle a sans doute depuis trop longtemps pris l’habitude de le voir comme s’il était encore un enfant - non pas son enfant à elle, elle n’en a pas et n’a jamais éprouvé le désir d’en avoir -, mais un de ces gosses dont on s’occupe occasionnellement, comme un filleul ou un de ces neveux dont on peut jouir égoïstement du plaisir qu’ils nous donnent, à profiter de leur enfance sans avoir à s’encombrer des tracas que celle-ci provoque, que leur éducation génère comme autant de dégâts collatéraux inévitables. »