Librairie Le Bateau Lavoir
8 mars 2021

Le voleur de souffle

Marc Guyon
Gallimard, 1991

"À la mort de mon père Georges Czapka, dit Czapka, des histoires et des noms sont revenus que j’ai accueillis comme une mémoire sur le bord de s’effriter. Parmi ces noms celui de Marc Guyon, auteur, et j’entends encore la voix de mon père me raconter des histoires folles de tigre et de lion dans un appartement parisien.

En tant que libraire j’ai eu envie de lire et aussi d’écrire de manière à raviver les braises du passage si intense de mon père.

J’ai donc écrit en pensant à lui, à nous, à vous, à tous ceux qui vivent de poésie.

L’œuvre de Marc Guyon semble s’articuler entre poésie, prose et philosophie, une empreinte singulière s’y manifeste, on retrouve une lignée littéraire ancrée dans un absolu, la quête d’intégrité se dit sans détours comme dimension même de l’écrit.

Le mal de vivre et l’exigence de vivre se retrouvent côte à côte, en équilibre ou en déséquilibre face à l’impermanence et à l’hostilité du monde social.

Il n’est pas de séduction dans cette oeuvre brute qui délimite ses obsessions dans Le principe de solitude, une misanthropie tenace imprègne ce texte court et perturbant. Dans une langue efficace et maîtrisée on sent un mal de vivre qui s’origine au cœur même du « principe d’exister » : « À cette gaine soyeuse et bien huilée que proposent les femmes comme un remède à la déréliction, je préfère une existence sans aucun soleil » Le principe de solitude, p. 74.

La poétique de Marc Guyon se décline entre autres dans Volis Agonal et Le Voleur de souffle, des recueils d’une grande densité qui reprennent les thèmes de l’identité, du manque, de la solitude. On échappe constamment à ce qui insuffle la matrice du poème, une pensée contient toutes les autres pensées et c’est cette forme abyssale qui laisse un goût d’enchantement et de sidération. Un sentiment d’effroi saisit le lecteur qui reste suspendu de bout en bout.

L’enfance s’y devine dans sa noirceur, tour à tour salie et vivante, elle confère à l’œuvre son caractère universel.

On entre alors dans une expérience mystique, un long dialogue avec l’absence, avec le vide, on peut penser à L’Homme qui dort de Georges Perec, pour ce frottement au chaos intime. Un abandon progressif des codes sociaux nous entraîne dans des marges mentales qui frôlent la folie, on sent qu’une expérience de vie non normée est menée jusqu’à son point de chute sans pour autant se perdre totalement, l’homme coupe les liens qui l’enferment et se retrouve nu face à un monde dont il devient spectateur.

« Le dégoût de soi est-il cette pierre blanche que tu m’as donnée enfant ? »

Extrait du livre Le Voleur de souffle. Une étrange pureté s’en dégage qui se distingue dans l’absence de pensées convenues ou convenables. Le lecteur se sent vite dérouté ou inquiété s’il ne possède ce courage d’aller directement aux profondeurs et s’il ne cherche à se libérer de ses propres artifices.

La poésie de Marc Guyon aspire dans un même mouvement beauté et cruauté. Une lame en incise la chair pour ne conserver qu’un noyau brut aux essences rares. Le regard du fauve y plane comme la mesure du temps.

En découvrant Le voyage transparent publié en 1994, on entre dans un tout autre aspect de l’œuvre. Tout en conservant l’amarrage d’un voyage en solitaire on y découvre une douceur qu’on n’attendait plus. Ce roman se trame dans les interstices du voyage amoureux. L’auteur y renouvelle un face à face avec le vide matérialisé par la moto, la vitesse, le bord coupant des virages, le gouffre. La rupture y est comme essentielle, sorte de garde fou d’une vie qui serait trop plate ou trop édulcorée. C’est par la blessure que l’accès au monde se fait plus intense, plus sensible, plus exalté.

« Ce soir la nuit viendra. Nous nous retrouverons, Aube et moi. Nous partirons. Je ne sais rien d’elle, elle n’a pas de nom. Aube est le nom que je lui ai donné, qu’elle a accepté, indifférente. Autour d’elle se condense l’air que j’ai respiré. Si je n’ai pas su ce que c’était que vivre, du moins n’ai-je pas fui ce qui m’a saisi. C’est le visage de chaque chose qui m’a bouleversé ».

Extrait du livre Le voyage transparent, Gallimard, 1994. La poésie s’y engage avec force et des fulgurances d’images ponctuent ce roman moderne, la justesse des situations, les incomplétudes du rapport amoureux y sont décantées et soumises à une extrême lucidité. Mais c’est toujours l’immense capacité à capter l’essence des choses qui retient le lecteur, une noblesse d’âme et de sentiment ruisselle et on accède finalement à une sorte de firmament, l’auteur semble habiter la marge comme une évidence, une marge non dite et non revendiquée, une marge intérieure, inaliénable.

Librairie Regain/ Sadou